04/01/2007

La fée clochette

Tout avait commencé la nuit qui précèdait.


Je rentrais seule, j’étais encore restée tard au travail. Puisque personne ne m’attendait, je n’avais aucune raison de me hâter.
La semaine, ma famille et mes amis avaient leurs occupations. Leurs soirées filaient. Le temps passait vite, disaient-ils. Mes soirées à moi s’éternisaient. Devant la télé je zappais de chaîne en chaîne. Je prenais un livre, lisais une dizaine de pages sans pouvoir me souvenir du contenu, et puis, je baillais. Je m’ennuyais ferme. Je n’avais personne à qui parler, personne à qui raconter mes journées.

 

Le week-end, je débordais d’énergie : ne pas oublier de passer chez papy et mamy dire bonjour, aller faire les courses pour la semaine, voir un film avec untel, passer la soirée avec unetelle. Ensuite, le lundi arrivait, et je me retrouvais à nouveau seule. Il ne me restait plus alors que le travail. Vers dix-sept heures, certains se dépêchaient de terminer un dossier ou écourtaient une réunion pour rentrer chez eux au plus vite, moi je ne me pressais pas.

 

Et cette journée-ci s’achevait pareille aux autres, mes collègues ayant depuis longtemps déserté les bureaux, je restais la dernière, les yeux rivés sur mon écran d’ordinateur.

 

Encore quelques lettres à taper…mes doigts pianotaient avec fièvre sur le clavier tandis que mon imagination, elle s’évadait. .. Dans mes rêves, je n’étais plus seule, « il » était le compagnon de mes nuits ou de mes jours, et chaque instants passés ensemble étaient synonyme de bonheur. Je vivais une autre vie, beaucoup plus animée.. .

 

Mes songes furent brusquement interrompus, lorsque j’entendis du bruit dans le couloir.

— Voilà les femmes de ménage qui finissent leurs journées, pensai-je. Il fallait donc que moi aussi je regagne mon « chez-moi ».


Dehors l’air vivifiant me piqua le visage, la température s’était nettement rafraîchie. Je remontai prestement le col de mon manteau.. Seulement deux kilomètres me séparaient de mon appartement, je décidais de les parcourir à pied, marchant à vive allure, tenant fermement mes clés coincées entre mes doigts. Les lieux n’étaient habituellement pas mal famés, mais mes pensées m’emportaient cette fois-ci vers d’autres rêvasseries beaucoup moins réjouissantes.

 

C’était une nuit de pleine lune, une de ces nuits ou bien des choses peuvent arriver. Je repensais à toutes ces histoires colportées de bouche à oreille, les unes racontant les bouleversements que la lune pouvait avoir sur le comportement des gens, décuplant leurs instincts agressifs, les autres relatant des légendes beaucoup plus fantasques, comme celles des gens qui se métamorphosaient soudain en loups-garous. L’obscurité, l’absence d’autres personnes dans les rues, le silence rompu uniquement par le bruit de mes talons qui claquaient sur le bitume. Toutes ces choses ajoutaient encore plus à mon angoisse.

 

S’il m’arrivait quelque-chose, imaginais-je. Qui s’inquièterait de ne pas me voir rentrer ? Combien de temps faudrait-il avant qu’une personne ne s’informe de mon absence ? J’étais bien incapable de répondre à ces questions.

 

Arrivée dans l’allée qui menait vers mon immeuble, je me sentis plus rassérénée. Avant de pousser la porte vitrée, je levai les yeux une dernière fois pour admirer le ciel et la lune toute en rondeur. J’eus soudain un étrange pressentiment. Je percevais comme une présence, comme s’il y avait quelqu’un qui se tenait caché derrière la haie et guettait le moment propice pour me sauter dessus. J’étais morte de peur et je m’apprêtais à hurler lorsque j’entendis… un miaulement. Le cri provenait de derrière les buissons.

— Minou, minou, minou… appelai-je.

Le félin n’attendit pas son reste et accourut vers moi. C’était la chatte de mon voisin.
Celui-ci avait emménagé dans l’appartement situé au rez-de-chaussée, plusieurs mois plus tôt. Hormis la compagnie de ce petit animal, il vivait seul lui aussi. Je ne connaissais pas grand chose de lui. Il nous arrivait de nous croiser, mais notre relation s’était jusqu’à présent limitée aux courtoisies d’usage entre simple voisins. Je maudissais bien sûr ma timidité, car l’homme me plaisait beaucoup, c’était son image qui hantait mes rêves A chacune de nos rencontres la même situation se reproduisait. Mon cœur s’emballait, m’enjoignait de foncer tandis que mon corps, lui, restait figé sur place. Mon esprit élaborait de brillantes conversations, mais les mots restaient coincés au fond de ma gorge.

J’avais par contre amplement fait connaissance avec son chat, qui m’avait acceptée dès le premier jour. La bête m’accueillait toujours à grand renfort de ronrons.

J’aimais beaucoup les animaux. Avec mon emploi du temps actuel, je ne me voyais pourtant pas en posséder un. Je câlinais donc Belle lorsque celle-ci croisait mon chemin.

Ce soir-là, elle vint se frotter contre mon pantalon. Je me baissai et la caressai derrière les oreilles.
— Que fais-tu dehors à cette heure ? Ton maître n’est pas encore rentré ? Tu aimes mes caresses, hein, Belle…. Quelle chance tu as, lui lançai-je. Comme j’aimerais être à ta place … me faire câliner par lui toute la journée ! Tu n’aimerais pas changer de vie avec moi ?

J’avais pris sa petite tête entre mes mains. L’animal me regardait lui aussi tandis que je lui adressais ce message.

C’est alors qu’un gros nuage passa devant la lune. Dans l’obscurité la plus complète, je ne distinguais plus que deux petits yeux jaunes qui me fixaient intensément. Je ne pouvais plus en détacher mon regard, et je me sentis peu à peu sombrer comme dans un puits sans fond.

A mon réveil, des images me revinrent en mémoire, mais il m’était cependant impossible de savoir si celles-ci étaient réelles ou si je les avais tout simplement imaginées. Je me levai, bondissant hors du lit. En apercevant mon reflet dans un grand miroir sur pied, je fis volte-face pour m’en approcher. C’est là que je me vis.

 

Une petite tête ronde, des oreilles pointues, un corps recouvert d’une épaisse fourrure de poils. Un chat…euh une chatte pour être plus précise. Je reconnaissais naturellement l’animal, j’étais « Belle », la chatte de mon voisin.

— Se pouvait-il que nous ayons, elle et moi, interverti nos rôles ? Que s’était t’il donc passé ? Je me rappelais l’avoir rencontrée, lui avoir parlé…puis plus rien. Et cette chambre ? Ce n’était pas la mienne. « Mais ou suis-je », miaulai-je soudain.

— Oui, oui. Je sais c’est l’heure. Je vais te nourrir. Ne sois pas si pressée me répondit une voix. Un peu de patience moi non plus je n’ai pas encore mangé.

— « Mais, mais c’est lui. C’est sa voix. Je la reconnaîtrais entre mille. Je suis ici chez lui. Me voici chatte et elle sans doute doit être moi. Miaou miaou. »

— Oui ma Belle, dit-il en me caressant l’échine.

Tandis qu’il ouvrait la boite et me servait, je frottai sensuellement mon dos contre sa jambe, mélangeant de la sorte nos deux effluves. Une autre odeur plus intense me chatouilla les narines, mon nez frétillait. Trop affamée pour jouer la difficile, je fis donc un sort aux bouchées de la terrine royale.

Repue, je fis ma toilette. Ma langue râpeuse se promenait méthodiquement sur chaque parcelle de mon corps.

— « Quel lever de pattes » pensai-je. « Une vraie contorsionniste. » Moi qui ne faisais preuve d’aucune souplesse habituellement, j’étirais maintenant mes membres sans aucun effort.  

Pendant mes ablutions, mon maître était sorti. J’errais donc seule désormais dans la maison, découvrant les pièces l’une après l’autre. La petite clochette qui pendait à mon cou rythmait le moindre de mes mouvements. Je bondissais, sautais, courrais…et avec quelle agilité. Et hop ! sur l’armoire…et zouh ! un saut sur le lit. Maintenant sur l’appui fenêtre. Ma queue en panache me servait de balancier pour équilibrer mon poids. Mes coussinets amortissaient ma chute sur le tapis.

Bzz bzz. Soudain, un vrombissement m’arrêta en plein élan. Une mouche. La vilaine bête allait me gâcher mon plaisir. Je me tins immobile, mes yeux félins fixant l’insecte dans sa danse. J’attendis le moment opportun, et d’un coup de gueule j’achevai la malheureuse.

Fatiguée tout à coup, je me couchai près de la fenêtre. J'allongeai mes longues pattes et m’endormis, profitant des rayons du soleil qui me réchauffaient à travers les rideaux.
— « Mmhh c’est bon. Ron ron ron ron. »

Mon maître revint en fin de journée, rompu de fatigue. Après avoir mangé, il se rendit directement dans sa chambre et s’allongea. Je me lovai tout contre lui. Ses doigts coururent alors sur tout mon corps, s’enfouissant profondément dans ma fourrure. Il me caressa de longues minutes durant lesquelles je crus connaître l’extase. Plus tard, tandis qu’il dormait, je contemplais son visage. Je savourais mon bonheur d’être là à ses côtés.

Le lendemain, je constatai que j’avais repris mon apparence normale.
— M’étais-je imaginé tout cela ? Belle vint me saluer comme chaque matin. Je la regardai ce jour-là d’un autre œil. Je ne remarquai cependant rien de particulier. Et la vie reprit son cours.

Quelques jours plus tard, je rencontrai mon voisin. Je l’avais brièvement salué et je m’apprêtais à rejoindre ma voiture tout en me maudissant intérieurement pour ne pas avoir su profiter de cette énième occasion, lorsque celui-ci m’interpella.

— Mademoiselle, mademoiselle.
Je me retournai vers lui.

— Vous avez fait tomber ceci, dit-il en me tendant une enveloppe.

Je m’avançai, sans un mot.

— Ça alors dit-il le sourire aux lèvres. Comme c’est étrange ! Il me semblait bien avoir reconnu ce petit bruit poursuivit-il en me désignant.

Et seulement alors, je découvris la petite clochette qui tintait à mon cou.

 

Belle apparut à cet instant, comme répondant à mon appel. Ignorant royalement son maître, elle se dirigea tout droit vers moi en ronronnant. Je m’accroupis pour la câliner.

 

— Vous aimez les chats, cela se voit. On dirait que Belle vous a déjà adopté, dit-il dans mon dos.

 

Je souris, profitant de l’aubaine pour engager la conversation avec lui. La chatte s’assit à nos pieds, paraissant ne pas vouloir perdre une seule miette de notre échange. Elle nous toisait à tour de rôle. Il me sembla même avoir vu un de ses yeux m’adresser comme un clin d’œil complice…

17:44 Écrit par Miss2red | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : nouvelle, chat, clochette |  Facebook |