03/01/2007

L'ascenceur

Vous ne prenez pas l’ascenseur ?

Vous n’imaginez pas le nombre de fois que j’ai déjà entendu prononcer cette phrase depuis bientôt 2 ans. Depuis ce fameux jour.  A croire que plus personne ne fait le moindre effort, je passe aux yeux des uns pour une personne souffrant de claustrophobie, les  autres m’imaginant sans doute en sportive accomplie effectuant un simple exercice matinal. Ils sont bien loin de soupçonner la réalité. C’est vrai qu’il en faut du courage et de l’énergie pour gravir ces étages, mais moi je préfère monter à pied, que ce soit au dixième ou trentième étage, peut m’importe. Même si je dois arriver la respiration haletante, le corps en nage, jamais plus je ne remettrai les pieds dans cette cage à homme, rien que cette pensée me terrifie.  Ce que j’y ai vécu à laisser des traces, une peur panique qui me gagne rien qu’à sa simple évocation. Je sais que j’ai besoin d’aide, je ne m’en sortirai pas seule, trop de mes nuits sont peuplées de cauchemars où je me réveille en sueur, le cœur parti dans une course folle. Je m’assois sur le lit, parcourant  lentement du regard la pièce, je suis sur le qui-vive, m’attendant à chaque instant à le voir surgir d’un recoin sombre. Dans chaque ombre j’imagine sa silhouette tapie dans l’obscurité attendant le moment propice pour me faire du mal. Durant de longues minutes,  je reste tétanisée par la peur.  Le moindre bruit me faisant sursauter, je sens comme une  présence malveillante. Ces nuits là je ne me rendormirai que bien plus tard, peu avant l’heure du réveil, épuisée d’avoir monté la garde.

Il faudrait que je m’éloigne, que je parte loin d’ici, dans une autre ville ou un autre pays, sans prévenir.

Que personne ne sache ou je suis, changer d’identité aussi pour qu’il ne puisse jamais me retrouver. J’échafaude dans ma tête des plans pour lui échapper, évaluant des possibilités que je repousse une à une. Je souhaiterais mettre le plus de distance entre nous, le plus de kilomètres.  Je n’ai pas encore choisi l’endroit, c’est une décision difficile, il y a  tant et tant de choses à prendre en compte. C’est dur parce que je ne peux rien retranscrire, j’aurais trop peur qu’il me démasque. J’ai l’impression qu’il épie mes moindres faits et gestes. Je sais qu’à tout moment, il pourrait intervenir et anéantir tous mes espoirs d’évasion. Tout cela nécessite beaucoup de temps, d’énergie et  d’argent. Depuis 2 ans je me limite donc au strict minimum, fini pour moi les sorties et achats inutiles, j’ai besoin de cet argent pour m’enfuir. Je pourrais vendre la maison mais il s’en apercevrait. La  meilleure façon pour moi de récolter des fonds c’est  de restreindre mes dépenses. Je ne m’alimente désormais plus que de pain et de soupe, j’ai fait couper l’électricité et le chauffage, plus de téléphone, je vis dans la sobriété la plus  totale. Et puis d’ailleurs à quoi pourrais-je bien vouloir dépenser mon argent, je n’ai plus goût à rien, je n’ai plus qu’une seule obsession, en finir avec tout cela. Peu après mon agression, des amis  ont  essayé pendant quelques temps de garder contact avec moi, m’invitant pour une sortie et demandant de mes nouvelles. Je n’ai pas répondu à leurs appels, peu à peu ils ont  cessé de s’inquiéter de moi, et je suis restée seule. Il le fallait, je ne pouvais pas les mettre dans la confidence, cela aurait été risqué leur vie à eux aussi. Je n’ai donc jamais parlé de ceci à quiconque. Au fond de moi je sens bien que toute fuite est inutile. Il me retrouvera tôt ou tard, je ne ferai que retarder le moment de nos retrouvailles. J’ai compris qu’il valait  sans doute mieux pour moi que je reste en terrain connu, que je me prépare plutôt à sa venue. Il faudra que je sois forte, que je ne laisse pas la panique me gagner ce n’est que comme cela que je pourrai me débarrasser de lui, définitivement.

Je suis fatiguée, je suis si fatiguée docteur. Il y a tellement longtemps que je n’ai plus dormi une nuit complète.  Je n’aurais pas du vous parler de tout cela, vous êtes en danger maintenant vous aussi. Pardonnez--moi docteur, pardonnez-moi.

-         Rassurez vous dit le médecin en s’approchant doucement,  j’ai fait appel à la police, un inspecteur est  actuellement derrière cette porte et fait le guet. Ne vous inquiétez pas, nous allons nous occuper de vous, vous n’avez  plus rien à craindre. L’infirmière va venir vous administrer un léger sédatif. Il faut que vous vous reposiez. Nous reparlerons de tout ceci demain.

A peine sorti de la pièce, le médecin rejoignit l’inspecteur.

-         Alors docteur, qu’en pensez-vous ?

-         Difficile pour l’instant d’émettre une opinion. Elle me paraît fort perturbée. Elle parle d’une agression subie il y a 2 ans sans pour autant donner de détail.  Le traumatisme semble avoir été important. Depuis, elle s’est complètement repliée sur elle-même, ce qui l’a sans aucun doute encore plus embrouillée, alimentant ainsi sa psychose.  Elle n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé hier. J’aimerais bien savoir ce qui s’est passé. Racontez-moi donc ce qui a déclenché cette crise ?

-         C’est justement ce que nous cherchons à savoir, elle et la victime se connaissaient à peine. Ils s’étaient d’ailleurs rencontrés la première fois dans des conditions similaires. L’immeuble ou ils travaillent  fait partie d’un énorme complexe, sous loué à diverses sociétés. Ils travaillaient pour un autre employeur, leurs bureaux se trouvant à des étages différents. La victime, Félix  Duprez venait d’être engagé la semaine précédant leur première rencontre. C’était un vendredi soir dans le courant du mois d’août, tous deux étaient restés travailler plus tard pour  rattraper le retard dû au manque d’effectif pendant les vacances. Ils se sont retrouvés vers 22 h 30 dans l’ascenseur au seizième étage, étage où travaille M. Duprez. C’est quelques secondes plus tard qu’a eu lieu la panne. Coincé durant plus de 2 heures, le temps que le service de dépannage, lui aussi en manque de personnel, ne vienne les libérer.  Il dit avoir tenté de la calmer, elle était complètement paniquée et n’arrêtait pas de crier. Ce fût un calvaire pour elle comme pour lui. Lorsqu’ils ont enfin réussi à descendre,  elle s’est sauvée comme une folle en marmonnant des paroles incompréhensibles. J’ai interrogé plusieurs de ses collègues, ils n’étaient pas au courant de l’incident,  ils savaient qu’elle souffrait de claustrophobie mais étant donné qu’elle travaillait au vingt-troisième étage, c’était presque impossible de ne pas utiliser l’ascenseur.  Elle avait noué contact avec quelques collègues mais apparemment du jour au lendemain elle n’a plus répondu à leurs appels,  au bout d’un certain temps les gens se sont lassés. Elle ne venait plus ici que pour le travail et n’adressait plus la parole à personne. Ce qui est certain, c’est qu’ils ne s’étaient plus revus depuis ce jour là. Hier hélas, les choses ont mal tourné pour la victime. Ses jours ne sont  heureusement plus en danger. Il s’en sort  bien finalement, le couteau est passé à quelques centimètres seulement du cœur.

-         Il y a quand même quelque chose que je ne m’explique pas inspecteur. Pourquoi quelqu’un souffrant d’une phobie comme la sienne et ayant vécu ce traumatisme, a t’elle utilisé l’ascenseur ?

-         Elle n’a pas eu d’autre choix. Le concierge m’a dit qu’elle avait tourné plus d’une demi-heure dans le hall avant de se décider à monter, c’est à ce moment là que la victime est entrée précipitamment juste avant la fermeture des portes, il était en retard. Ce jour là des ouvriers étaient occupés de repeindre la cage d’escalier, un échafaudage en condamnait l’accès.

 

                                                                              

08:16 Écrit par Miss2red | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : nouvelle, claustrophobie, ascenceur, folie |  Facebook |