15/11/2007

Une 2ème rupture

     

Il avait assené sa phrase d’un ton sec, comme si les mots trop longtemps contenus et ressassés pour sa seule personne s’étaient tout à coup échappé par mégarde de sa bouche.  Ces phrases n’avaient toutefois pas produit l’effet escompté sur sa compagne. Celle-ci restait prostrée, assise sur le lit, les yeux baissés vers le sol, vers cette valise ouverte qui renfermait toutes ses affaires à lui : « caleçons, chemises, pantalons, chaussettes… », le tout entassés à la hâte, à la manière de quelqu’un sur le point de s’enfuir. L’homme se tenait devant elle, arrogant, la toisant à la recherche d’une réaction, d’une émotion quelconque, du moindre signe lui permettant de croire qu’elle avait compris ou simplement ouï ces propos.

 

Il se décida néanmoins à poursuivre. II avait eu le cran de commencer à parler, il devait donc continuer son récit. Ces premiers mots lui avaient ouvert la voie…la voie de la liberté. Il ne pouvait plus reculer, il allait tout lui dire.

 

– Je ne veux pas te mentir. Tu comprends, lui dit-il, cela fait plus de dix ans que nous sommes mariés. Ces dernières années, l’entreprise m’accaparait de plus en plus. J’ai réussi au-delà de toutes mes espérances. Nous sommes parmi les marques de vêtements de sport les plus vendues dans tout le pays. Le mois prochain, nous ouvrons même notre premier magasin à New York. La chance me sourit enfin. Il y a tant de nouvelles perspectives qui s’offrent à moi…

 

Elle bougea. Un simple balancement d’une fesse sur l’autre, presque imperceptible, mais qui  suffit à le ramener à la réalité. Il s’est emballé comme d’habitude. C’est ce qui lui arrive à chaque fois qu’il parle de ses ambitions, de son rêve. Il ne faudrait pas qu’il s’éloigne trop de son sujet. Elle l’a bien pris jusqu’à présent mais il connaît le feu qui brûle en elle. Il sait qu’il ne doit pas perdre de temps et profiter de ces moments de calme. Il reprend donc son monologue…

 

  Après toutes ces journées harassantes, parfois même ces soirées passées autour de ce projet, j’avais besoin de me détendre…

 

Durant de longues minutes, il s’efforce en relatant avec force détails les évènements passés de lui avouer l’impensable. Les faits se suivent, mais se perdent dans des détails anodins qui n’ont pas grande importance. Il tergiverse, il le sait, tentant sans doute ainsi de gagner un peu de temps. Ce n’est pas de cette manière-là que j’arriverai à mes fins, pense-t-il. Alors, s’armant de tout son courage, il lance enfin dans un murmure : «  j’ai craqué.» « Il y a quelqu’un d’autre dans ma vie. »

 

Puis, il ne dit plus un mot, et la regarde à nouveau, guettant un signe de sa part. C’est qu’elle ne l’aide pas beaucoup. Elle reste là, impassible. Pour un peu, il l’espèrerait, cette fameuse scène de ménage. Quoi de plus normal en effet lorsque l’on apprend que son mari vous trompe et qu’il est sur le point de vous quitter !

 

Il marche de long en large à présent et poursuit.

– Il y a quelques mois, nous venions de conclure la signature du contrat pour l’ouverture de la succursale. Avec mes collaborateurs, nous avons fêté cela au restaurant, puis ensuite dans un bar où après avoir bu plusieurs verres, je me suis retrouvé seul avec elle. Elle s’appelle Clémentine, c’est une Française qui s’est expatriée aux Ėtats-Unis. Tu sais ce que c’est, elle a insisté pour que je boive un dernier verre chez elle, je n’ai pas osé refuser. Je me sentais si seul sans toi ce soir-là. J’avais beaucoup bu et une chose en entraînant une autre, à un moment elle s’est jetée sur moi. Elle n’avait pas arrêté de me lancer des regards suggestifs durant toute la soirée et lorsqu’elle s’est inclinée vers moi pour m’embrasser, je n’ai pas su lui résister.

 

- Lâche !

 

Il a bien entendu, ou c’est seulement dans sa tête qu’il a cru entendre ce mot ? Il observe sa femme, mais celle-ci semble toujours aussi abattue, dans la même position que lorsqu’il s’était décidé à vider son sac. Sans doute en état de choc. Non, ce ne peut être que lui. Sûrement sa conscience qui lui joue un mauvais tour.  Pourquoi demeure-t-elle là sans rien dire ? Ni cri, ni reproche, rien, pas un mot depuis qu’il a sorti cette foutue valise. Tout à coup ça l’énerve. Si au moins elle l’avait giflé, insulté, utilisé tous les mots vulgaires et grossiers qui faisaient habituellement défaut dans son vocabulaire. Si seulement elle avait pu céder à une folie passagère, et casser au passage quelques objets précieux ! Mais non, pas un mot, pas un geste, pas une larme, et ceci plus que tout le met hors de lui.

 

Il s’avance alors vers elle et lui lance

– Mais parle Hélène, dis quelque chose, ne reste pas plantée là sans réagir ! Tu veux quoi ? Que je te dise que tout ceci est de ma faute, que je suis un immonde salopard ? Oui, j’ai fauté. Je t’ai trompée, et ce que je pensais n’être qu’une aventure d’un soir s’est avéré être beaucoup plus important à mes yeux. Je ne l’ai pas cherché, c’est arrivé tout naturellement. Elle me comprend. Nous avons plein d’idées en commun. Son père est dans le business lui aussi.

 

Un instant il a cru voir ses lèvres se plisser et former une ébauche de sourire ou de grimace. Elle a la tête si penchée qu’il ne sait s’il a bien vu. A bout d’argument, il s’arrête ne sachant plus que rajouter. Le silence envahit la pièce, et il n’entend plus que son propre souffle, sa respiration haletante rythmée par les battements accélérés de son cœur. Il ne s’explique pas pourquoi elle n’a pas réagi. Se peut-il que l’émotion soit si vive qu’elle en reste bouche bée ?

 

– Bon, dit-il enfin en tournant les talons presque à contrecœur. Je m’en vais. Nous règlerons la paperasserie plus tard.

 

L’air inquiet, il boucle enfin sa valise et se dirige à pas lents vers la sortie. Une image lui traverse alors l’esprit. Il l’imagine sortant soudain de sa torpeur. Elle est là, dans son dos, menaçante. Hystérique, elle court vers lui en hurlant, le bras armé d’un couteau de cuisine. Des gouttes de sueur lui dégoulinent à présent dans le dos. C’est sans oser se retourner qu’il accomplit les derniers pas et referme doucement la porte.

 

Ouf ! Tout s’est bien passé finalement, bien mieux qu’il ne l’avait imaginé au départ. Son avocat lui avait dit de redouter le pire. Comme il n’avait établi aucun contrat de mariage, il pouvait selon lui s’attendre à une bataille longue et pénible. Vu l’état  dans lequel se trouvait son épouse actuellement, il penchait désormais plutôt pour un règlement rapide du divorce. La dépression la guettait, elle n’aurait pas la force de lutter contre lui. La journée s’annonçait excellente.

 

– Il est parti. Je suis seule, pense-t-elle tout haut. Elle se lève alors… et son visage, ce visage que l’on pensait voir effondré, de grosses larmes lui coulant sur les joues, le voici en pleine lumière face à la lumière, rayonnant. Un sourire se dessine sur sa bouche. Tout d’abord hésitant, il se fait conquérant et gagne peu à peu du terrain. Elle se pince les lèvres, mordillant la chair, tentant d’empêcher le rire qui lui vient à la gorge mais rien n’y fait

Hahaha ! haha ! Son rire résonne étrangement dans la pièce, mais elle n’en a cure. Elle se laisse gagner par la joie et rit jusqu’à s’en faire mal au ventre.

 

La voilà comblée. Elle pense : « tout a été si facile ». La petite chose sans défense a les yeux qui brillent d’un dangereux éclat. Comme un fauve aux aguets, dissimulé dans les hautes herbes, elle voit sa proie s’approcher lentement mais sans crainte de son piège. Le plus difficile aura été d’attendre. La patience n’est pas la première de ses qualités mais elle aura joué un rôle essentiel dans la réalisation de son plan.

 

Il y a presque un an qu’Hélène a commencé à tout élaborer. Tout d’abord il a fallu se faire désaimer. Vous pensez que c’est facile après quelques années de mariage, mais il n’en est rien. Il fallait que les choses se fissent d’elle-même, comme si c’était le temps qui avait peu à peu érodé leur amour, que l’habitude et l’ennui auraient subtilement remplacé. Elle s’est donc faite discrète, feignant de se désintéresser de lui et de son entreprise, lui montrant de moins en moins d’intérêt, neutralisant l’un après l’autre tous les attraits qu’il lui trouvait encore il y  a peu. Le tout fait habilement sans que jamais elle ne puisse être prise en défaut, le poussant à l’écarter de sa vie à lui, lentement, jusqu’à ce qu’il tombe dans ses filets, que peu à peu une idée fasse son chemin en lui : qu’il serait mieux sans elle, qu’elle ne lui était plus nécessaire, qu’il ne l’aimait tout simplement plus.

 

Ensuite, il lui fallait l’inciter à prendre la décision de rompre et c’était là la partie la plus délicate. Elle avait bien songé à forcer le destin en lui présentant par des moyens détournés une remplaçante plus ou moins valable, mais à y bien réfléchir ceci aurait pu tout aussi bien compromettre son plan. Le plus important étant qu’elle devait sembler rester en dehors de tout cela, que la décision n’incombait qu’à son mari. S’il découvrait que la rencontre avec sa nouvelle conquête avait été le fruit d’un arrangement avec son épouse, tout tomberait à l’eau et elle se retrouverait sans rien ou presque, récoltant juste de quoi vivre décemment. Elle devait paraître comme l’innocente, la pauvre femme abandonnée.

Le temps avait bien fait son œuvre. Gilbert s’était enfin décidé à se séparer d’elle. Elle connaissait tout de cette fille, qui n’était pas si différente d’elle lorsqu’elle avait rencontré Gilbert.

 

Elle s’était dirigée tout naturellement vers le jardin. C’était là qu’elle cachait son petit coin de paradis. Dissimulé sous une rangée d’arbre, une immense volière s’étendait sur toute la longueur du jardin. On pouvait apercevoir à l’intérieur un vieil orme servant tour à tour de perchoir ou de nichoir pour les oisillons. C’était la saison des amours, et l’air retentissait d’une multitude de sons, allant du léger pépiement au gazouillement plus mélodieux jusqu’au cri perçant de la femelle en quête du mâle. Des centaines d’oiseaux d’espèces diverses vivaient derrière le fin grillage, certains n’ayant jamais connu d’autre maison que celle-ci. Elle l’avait voulue la plus spacieuse possible, en harmonie avec leur habitat naturel. C’était un vrai bonheur pour elle que de contempler chaque jour durant des heures ces petits animaux.

 

Elle avait bien failli mettre son projet en péril, ici même il y a quelques jours. Un matin alors qu’il prenait son déjeuner dehors, il l’avait surprise tenant dans ses mains un des ses petits protégés.

Elle ne sut jamais si c’était par courtoisie ou par curiosité qu’il s’était approché d’elle pour admirer le petit carouge à épaulettes dont la teinte rouge vif d’une partie du plumage avait sans doute attiré son attention. Sachant qu’elle avait l’habitude de donner des petits noms à ses oiseaux, il lui demanda : « Tu l’as appelé comment celui-là ? » Instinctivement elle lui répondit : « Gilbert. » A peine avait-t-elle prononcé ce nom qu’elle se rendit compte de sa maladresse. Il eut juste un hochement de tête. Sans doute avait-il pris cela comme un geste d’amour envers lui.  L’imbécile ! S’il avait su…

 

Appeler ainsi le carouge revêtait pour elle une toute autre signification. Cette espèce avait en effet une particularité : un même mâle pouvait se voir solliciter par cinq ou six femelles en pleine période sexuelle et le petit Gilbert n’avait pas failli à ses prédécesseurs. Il avait répondu aux chants d’amour de près d’une dizaine de femelles. Le Don juan, épuisé par ses nombreux accouplements, tenait à peine sur ses pattes, aussi frêle que l’oisillon venant de naître.

 

– Pauvre, pauvre petite bête, susurra Hélène en le prenant au creux de ses mains. Tu n’as pas su leur résister ? C’était trop tentant. Toutes ces femelles qui demandaient tes services... Il aurait suffi que tu ne répondes pas à leurs avances, que tu en laisses certaines chercher ailleurs un reproducteur. Mais non, tu as préféré t’épuiser plutôt que faillir à ta réputation.

 

Une larme vint rouler tout doucement sur la joue d’Hélène, finissant sa course non loin de la commissure des lèvres. Elle serra tout à coup plus fort ses deux poings, emprisonnant l’animal dans un étau. Pendant un cours instant le petit carouge se débattit furieusement, assénant de violents coups de bec sur la paume de sa main, écorchant profondément sa chair. Puis, aussi promptement qu’il avait commencé, il cessa tout combat et rendit l’âme. Des gouttes de sang coulaient maintenant au goutte à goutte entre ses doigts et coloraient l’herbe verte d’un beau rouge bien vif.

 

Après avoir désinfecté sa plaie et apposé un bandage autour de sa main, elle s’apprêta à sortir. C’est alors qu’elle avisa le porte-feuille et les clefs que dans sa hâte, son mari avait laissés sur la commode près de l’entrée. Décidément, pensa-t-elle, tout ceci va te coûter cher, très cher même ! Elle partit alors, dissimulant dans son sac une précieuse petite carte bleue…

 

Enfin libre !

 

13:55 Écrit par Miss2red | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : oiseau, rupture |  Facebook |

Commentaires

bonsoir merci de votre visite amities

Écrit par : brigitte | 23/11/2007

bonjour noel tres bientot....
MERVEILLEUSE JOURNÉE A TOI....
COEURDENFANT

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COEURDENFANT

Écrit par : COEURDENFANT | 24/11/2007

Très joli ! Ce texte est superbe, plein de surprises !
J'ai adoré, tu devrais venir plus souvent...

Écrit par : Marirose | 13/02/2008

BONJOUR un petit bonjour en passant...
j espere que tu vas bien...
merveilleuse journée a toi...

COEURDENFANT

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Écrit par : COEURDENFANT | 26/11/2008

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