12/01/2007

La puce à l'oreille

Il était encore tôt ce matin-là, lorsque l’homme était parti faire une balade avec son chien. Le chien courrait dans l’allée du parc tandis que son maître projetait dans les airs une petite balle. Inlassablement, le petit Jack Russel revenait la langue pendante et la queue frétillante, haletant mais toujours  plein d’énergie. Le jeu aurait pu se poursuivre encore quelque temps, l’animal n’étant pas encore prêt de capituler, mais le destin ce jour-là en décida autrement.

 

 

Lors de son dernier lancer, la balle avait atterri près d’un banc sur lequel était couché un pauvre bougre. Le chien s’élança, filant comme un lièvre. Parvenu à proximité, il s’arrêta net, flairant l’intrus sans oser prendre la petite balle jaune. Le chien aboyait et grondait, n’osant ni avancer, ni rebrousser chemin. L’homme avait bien essayé de rappeler son chien mais celui-ci ne répondait pas à l’appel.

 

 

Furieux, il s’avança en direction du banc, maugréant malgré lui sur ce maudit chien. Ce qu’il vit alors lui glaça les sangs : une femme gisait étendue sur le dos, les yeux grands ouverts comme figés dans un instant d’horreur. Une de ses mains avait glissé et se trouvait à quelques centimètres du sol et de la petite balle jaune.  La couverture qui la recouvrait laissait apparaître un côté de son corps. L’homme eut juste le temps de penser que celle-ci lui rappelait étrangement  une certaine petite boite à bijou.

 

 

Lorsqu’il était enfant, il aimait à venir dans la chambre de sa mère et à farfouiller dans ses affaires. Sur sa table de toilette, trônait une boite à bijou qui lorsqu’il l’ouvrait, dévoilait  une petite ballerine qui tournoyait au son d’une douce musique. Il se fit malgré lui la remarque, que cette ballerine là, ne danserait plus jamais.

 

 

Arrivé sur les lieux un peu plus tard, les deux inspecteurs se dirigèrent directement vers l’officier de police en faction.

— Commissaire Lambert fit l’homme en montrant son insigne et voici mon collègue l’inspecteur Morel.

D’un signe de tête les hommes se saluèrent.

— Qui a découvert la victime questionna le commissaire ?

— C’est cet homme là-bas.

— Morel, allez l’interroger. Voyez s’il peut nous révéler quelque chose.

 

 

Pendant ce temps, le commissaire se fit faire un compte-rendu par l’agent. La victime  était une jeune femme que l’homme avait découverte morte sur un banc. A première vue, son décès remontait seulement à quelques heures. Des marques de strangulation  cinglaient son cou, mais  il faudrait attendre le résultat de l’autopsie pour savoir si ceci était bien la cause principale du décès.

 

 

Morel rejoignit peu après le commissaire.

— Je ne pense pas que nous ayons trouvé là notre coupable. Cet homme est littéralement mort de trouille. Il promenait son chien, un petit Jack Russel. Ce sont des chiens très nerveux qui ont besoin de se dépenser. Il vient chaque matin se promener une heure avant d’aller au boulot, ça les calment, lui et le chien. Il jure qu’il n’a rencontré personne. A cette heure là, le contraire m’aurait étonné.

— Je crois en effet que cette affaire ne sera pas aussi simple répondit Lambert. La victime avait aux pieds des chaussons de danse.

— Des chaussons de danse ?

— Oui, ainsi qu’un tutu, un justaucorps  et des collants. Mais, suivez-moi, j’ai quelque chose à vérifier. Je vous expliquerai en chemin.

 

 

Dans la voiture le commissaire poursuivit son récit.

— Nous avons eu plusieurs meurtres de jeunes femmes il y a quelques années. Toutes mortes étranglées, vêtues et chaussées comme des danseuses de ballet. Cette affaire était un véritable casse-tête, nous n’avions pu relever jusque là aucun indice sur les lieux des crimes. Pas une seule fibre, pas un seul cheveu, rien. Le tueur semblait  effacer toutes traces susceptibles de nous faire remonter jusqu’à lui, et les cadavres s’accumulaient. Le seul point commun entre tous ces meurtres était la passion de ces dames pour la danse. Un peu mince comme indice, vous en conviendrez. Impossible de surveiller tous les centres sportifs et académies de danse des environs, nous étions donc dans l’impasse. Nous ne pouvions révéler au grand public ces informations qui auraient semé un vent de panique dans la ville. Il ne nous restait plus qu’à espérer que notre tueur ne nous laisse un indice. Et puis, il y a un peu plus d’un an, nous avons réussi à coincer le gars. Ce fut un véritable coup de chance. Surtout quand on sait quelles circonstances ont amené son arrestation.

 

 

La commune devait procéder au nettoyage des voiries tôt ce matin-là. Des panneaux interdisant  tout stationnement avaient été placés à divers endroit dans les rues de la ville et les riverains en avaient été avertis par courrier. Seulement, un petit malin avait déplacé les panneaux, et notre homme ignorant tout, s’était garé dans cette rue située à proximité d’un parc. A son retour un dépanneur était là pour emmener son véhicule ainsi que l’agent de quartier venu verbaliser. L’homme était très nerveux, il a payé l’amende ainsi que les frais du dépanneur directement sans discuter. Ensuite, il est parti en trombe comme s’il avait le diable aux trousses. Quelques heures plus tard, un passant retrouvait sa dernière victime, et l’agent nous informait de ces derniers évènements. Mis en garde à vue, cela n’a pas traîné, il a très vite avoué les crimes sans aucune difficulté, un vrai cinglé, il s’en vantait presque.  Son seul regret était d’avoir été pris.

 

 

Tout cela part d’une histoire que l’on pourrait qualifier comme étant assez banale. La mère était danseuse de ballet classique. Elle venait d’avoir dix-sept ans, lorsqu’un célèbre chorégraphe lui a offert la place de danseuse étoile dans un de ses spectacles. Le ballet a eu tellement de succès que les propositions ont afflués pour elle. Un avenir tout tracé…sauf que la jeune fille s’était amourachée de son chorégraphe et qu’il l’a mise enceinte. Elle était sincèrement amoureuse de lui mais le gars lui était marié. Apprenant la nouvelle, il a filé sans demander son reste. Elle s’est retrouvée seule avec le moutard, sans un sou. Plus personne ne voulait entendre parler d’elle dans le milieu. La sylphide était à présent trop enrobée que pour jouer le lac des cygnes. Elle a pu dire adieu à ses rêves de gloire. Un amour de perdu passe encore mais cet homme lui avait ôté toute chance d’assouvir sa passion, elle ne savait faire que cela, c’était un véritable don. C’était fini pour elle.

 

 

Après la naissance, elle était devenue persona non-grata, plus personne n’avait entendu parler d’elle. De plus son corps avait changé, elle n’avait plus vraiment l’apparence d’une jeune fille. Cela demande beaucoup de sacrifices pour réussir dans ce métier et pour elle, la chance était passée. Elle s’est aigrie, s’est renfermée sur elle-même, ne pensant plus qu’à revivre ces instants de gloire trop vite passés. Cette femme est devenue complètement folle, elle a reporté sa haine contre celui qui lui avait ôté tout espoir de réussite et comme le seul lien qui les unissaient encore était ce fils qu’elle avait du porter, c’est contre lui qu’elle s’est acharnée. Elle a fait vivre un enfer à son gosse.

 

 

Lorsque sa mère se rendait à des concours de danse à l’étranger, il était enfermé des jours durant dans la cave, sans nourriture. A son retour, à chaque fois dépitée, elle se vengeait sur lui et le battait, frappant parfois celui-ci avec les pointes de ses chaussons de danse. Il lui en voulait bien entendu, et sans doute en grandissant se serait-il tôt ou tard rebellé contre elle. Mais les services sociaux ayant été avertis par des voisins du comportement suspect de la mère sont intervenus, heureusement. Après quelques examens, celle-ci fut très vite déclarée démente et internée quelques temps plus tard en hôpital psychiatrique. L’adolescent fut lui placé dans une famille d’accueil. Il n’y fut pas trop mal loti, d’après ce que j’ai pu comprendre. Mais apparemment, c’était trop tard, le mal était fait. La folie de la mère avait déjà atteint le fils qui vouait une haine sans limite envers toutes celles qui avaient le malheur de croiser sa route et qui s’intéressaient de près ou de loin à la danse.

 

 

— Mais ! Et vous dites que ce gars est actuellement sous les verrous ? Vous êtes certain commissaire qu’il s’agit bien du coupable ?

— Je n’ai aucun doute là-dessus. Il nous a décrit certains détails que seul le tueur pouvait connaître. Ceux-ci n’avaient jamais été révélés à la presse. C’était bien notre homme. Mais, nous arrivons à la maison d’arrêt, sans doute en saurons-nous un peu plus dans quelques instants.

 

 

Un peu plus tard, Lambert interrogeait le directeur de l’établissement pénitencier.

— Notre homme loge donc bien toujours ici ? Il n’a pu quitter sa cellule, vous me le confirmez ?

— Tout à fait. Il n’a pas bougé d’ici. Il aurait eu difficile. Vous savez, nous n’avons jamais eu aucune évasion.

— Dans ce cas dit-il à Morel, nous avons un problème.

 

 

Morel poursuivit.

— Est-ce qu’il a de la famille qui vient parfois lui rendre visite ?

— De la famille ? Non ce gars là n’a plus personne. Au début, il y avait un paquet de journalistes qui défilaient, maintenant c’est plus calme. Il n’est pas très loquace et ces messieurs dames de la presse avaient face à eux, un type qui ne répondait à aucune de leurs questions. Ils se sont vite lassés. Par contre, il reçoit beaucoup de courrier.

— Du courrier ? A qui écrit-il ?

— Principalement aux femmes. Vous ne pouvez pas vous imaginer le nombre de femmes qui lui écrivent des lettres d’amour. Quand on sait pourquoi il est enfermé ici, on ne peut s’empêcher de penser que ces bonnes femmes sont de vraies tarées !

— Vous pourriez nous fournir une liste de toutes ces personnes avec lesquelles il correspond ?

— Cela ne devrait pas être trop difficile, nous enregistrons tout ce qui entre et sort, c’est la consigne.

— Et ces personnes viennent parfois lui rendre visite ?

— Certaines oui. Il y a les curieux qui viennent juste une fois, histoire de se faire peur. Puis il y en a certains qui lui envoient régulièrement de l’argent et d’autres qui se rendent plusieurs fois par mois au parloir pour le rencontrer. Et monsieur joue le jeu, on dirait que ça l’amuse toutes ces visites.

 

 

En quittant la prison, les deux hommes restèrent perplexes. Ils avaient interrogé le prisonnier qui s’était contenté de sourire à chaque fois qu’ils évoquaient le dernier meurtre. Il n’avait rien pu en tirer mais repartaient néanmoins en emportant avec eux une liste comportant une trentaine de noms.

— Morel, il faudra aller interroger chacune de ces personnes, vérifier leurs casiers judiciaires et leurs emplois du temps pour hier soir et ce matin.

— Vous pensez à un copy-cat commissaire ?

— Pourquoi pas, je pense que nous devons envisager toutes les possibilités. Vous avez remarqué le petit sourire narquois qu’il affichait ? Il se foutait de nous ! Ce type est un manipulateur de première. Ma main au feu qu’il est au courant de quelque chose. Si des gens sont assez fous que pour venir écouter ses histoires, qui sait de quoi d’autres encore ils sont capables.

 

 

Dés son retour, l’inspecteur se mit au travail, interrogeant les suspects, recueillant les différents témoignages. En recoupant toutes ces informations, il était parvenu en plusieurs jours à soustraire certaines personnes de sa fameuse liste, mais il lui restait toutefois encore dix-sept noms. Il vint faire son rapport au commissaire.

 

 

— Commissaire. Il me reste encore dix-sept personnes, malheureusement sans casier judiciaire. Il est peu probable que notre coupable soit parmi eux. Il s’agit de femmes. Je pense que nous sommes sur une fausse piste.

— Ainsi Morel, vous aussi vous étayez la thèse comme quoi un tueur psychopathe ne peut pas être une femme ?

— Eh bien commissaire, c’est ce que démontrent toutes les études faites jusqu’à présent. Une femme tue par amour ou pour l’argent et bien souvent dans son cadre familial. La plupart du temps d’ailleurs, le moyen utilisé est l’empoisonnement.

— Peut-être avons nous affaire ici à une exception. J’’ai de nouvelles informations pour vous inspecteur qui je le pense vous semblerons utile. Le médecin légiste m’a envoyé son rapport. Il confirme bien la mort par strangulation. Celle-ci a eu lieu quelques heures avant que notre témoin ne découvre le corps, donc vers trois ou quatre heures du matin. Le corps ne porte aucune autre trace de coups. Il a trouvé quelque chose qui pourrait cependant vous intéresser. La victime portait sur le corps des piqûres d’insectes, plus précisément de puce. Le bas de ses jambes en était littéralement recouvert. Il semblerait qu’elle y était allergique. Le coroner nous confirme que les éruptions cutanées datent seulement de quelques heures avant la mort.

 

 

Un peu plus tard.

— C’est étrange ! Elle n’avait aucun animal de compagnie, j’ai vérifié. Ils n’en acceptent pas dans son immeuble, la concierge me l’a confirmé.

— Elle a pourtant bien du côtoyer un animal durant ses dernières heures.  Cela ne nous mènera peut-être nulle-part, mais vérifier quand même dans vos suspects, ceux qui possèdent un chat ou un chien.

— Je m’en occupe tout de suite.

 

 

Quelques jours plus tard, les deux hommes étaient à nouveau réunis.

— Commissaire, vous aviez bien raison nous avions effectivement affaire à une tueuse. De plus, le vétérinaire a confirmé que son chien était bien le porteur de puce, la bête en était recouverte.

— Vous voyez Morel, la chance nous a sourit. Qu’est ce que je vous avais dit hein ! Et votre théorie de psychopathe masculin ne tenait pas la route. Notre demoiselle n’a pas résisté longtemps lors de l’interrogatoire. Elle a craqué lorsque vous lui avez montré les lettres enflammées que notre homme envoyait à d’autres femmes. Pas mal joué d’ailleurs ce coup là, Morel. Elle se croyait la seule à être aimée de lui. Il l’avait convaincue d’exécuter plusieurs femmes pour son compte.  Sans doute espérait-il que nous penserions que notre coupable n’était pas le bon et que nous avions emprisonné un innocent. Il avait dans ce cas une chance pour qu’on rouvre son dossier et peut-être ainsi retrouver un jour la liberté.

 

 

— Belle histoire d’amour que nous avions là ! Entre un manipulateur et une femme trop crédule prête à tout lui concéder. Enfin, notre homme n’est pas prêt de sortir de sitôt. De plus, il va devoir s’expliquer car Juliette va bientôt retrouver son Roméo à la maison d’arrêt. Cela risque d’être amusant. … Mais, il y a quand même quelque chose d’étrange commissaire. Le chien de notre apprentie-tueuse était de la même race que celui du promeneur qui a découvert le corps de la dernière victime, c’était aussi un petit Jack Russell. Bizarre non ?

— Et vous pensez que c’est cela qui m’a mis la puce à l’oreille répondit ironiquement le commissaire.

  

 

17:47 Écrit par Miss2red | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : jack russel, psychopathe, enquete |  Facebook |

04/01/2007

La fée clochette

Tout avait commencé la nuit qui précèdait.


Je rentrais seule, j’étais encore restée tard au travail. Puisque personne ne m’attendait, je n’avais aucune raison de me hâter.
La semaine, ma famille et mes amis avaient leurs occupations. Leurs soirées filaient. Le temps passait vite, disaient-ils. Mes soirées à moi s’éternisaient. Devant la télé je zappais de chaîne en chaîne. Je prenais un livre, lisais une dizaine de pages sans pouvoir me souvenir du contenu, et puis, je baillais. Je m’ennuyais ferme. Je n’avais personne à qui parler, personne à qui raconter mes journées.

 

Le week-end, je débordais d’énergie : ne pas oublier de passer chez papy et mamy dire bonjour, aller faire les courses pour la semaine, voir un film avec untel, passer la soirée avec unetelle. Ensuite, le lundi arrivait, et je me retrouvais à nouveau seule. Il ne me restait plus alors que le travail. Vers dix-sept heures, certains se dépêchaient de terminer un dossier ou écourtaient une réunion pour rentrer chez eux au plus vite, moi je ne me pressais pas.

 

Et cette journée-ci s’achevait pareille aux autres, mes collègues ayant depuis longtemps déserté les bureaux, je restais la dernière, les yeux rivés sur mon écran d’ordinateur.

 

Encore quelques lettres à taper…mes doigts pianotaient avec fièvre sur le clavier tandis que mon imagination, elle s’évadait. .. Dans mes rêves, je n’étais plus seule, « il » était le compagnon de mes nuits ou de mes jours, et chaque instants passés ensemble étaient synonyme de bonheur. Je vivais une autre vie, beaucoup plus animée.. .

 

Mes songes furent brusquement interrompus, lorsque j’entendis du bruit dans le couloir.

— Voilà les femmes de ménage qui finissent leurs journées, pensai-je. Il fallait donc que moi aussi je regagne mon « chez-moi ».


Dehors l’air vivifiant me piqua le visage, la température s’était nettement rafraîchie. Je remontai prestement le col de mon manteau.. Seulement deux kilomètres me séparaient de mon appartement, je décidais de les parcourir à pied, marchant à vive allure, tenant fermement mes clés coincées entre mes doigts. Les lieux n’étaient habituellement pas mal famés, mais mes pensées m’emportaient cette fois-ci vers d’autres rêvasseries beaucoup moins réjouissantes.

 

C’était une nuit de pleine lune, une de ces nuits ou bien des choses peuvent arriver. Je repensais à toutes ces histoires colportées de bouche à oreille, les unes racontant les bouleversements que la lune pouvait avoir sur le comportement des gens, décuplant leurs instincts agressifs, les autres relatant des légendes beaucoup plus fantasques, comme celles des gens qui se métamorphosaient soudain en loups-garous. L’obscurité, l’absence d’autres personnes dans les rues, le silence rompu uniquement par le bruit de mes talons qui claquaient sur le bitume. Toutes ces choses ajoutaient encore plus à mon angoisse.

 

S’il m’arrivait quelque-chose, imaginais-je. Qui s’inquièterait de ne pas me voir rentrer ? Combien de temps faudrait-il avant qu’une personne ne s’informe de mon absence ? J’étais bien incapable de répondre à ces questions.

 

Arrivée dans l’allée qui menait vers mon immeuble, je me sentis plus rassérénée. Avant de pousser la porte vitrée, je levai les yeux une dernière fois pour admirer le ciel et la lune toute en rondeur. J’eus soudain un étrange pressentiment. Je percevais comme une présence, comme s’il y avait quelqu’un qui se tenait caché derrière la haie et guettait le moment propice pour me sauter dessus. J’étais morte de peur et je m’apprêtais à hurler lorsque j’entendis… un miaulement. Le cri provenait de derrière les buissons.

— Minou, minou, minou… appelai-je.

Le félin n’attendit pas son reste et accourut vers moi. C’était la chatte de mon voisin.
Celui-ci avait emménagé dans l’appartement situé au rez-de-chaussée, plusieurs mois plus tôt. Hormis la compagnie de ce petit animal, il vivait seul lui aussi. Je ne connaissais pas grand chose de lui. Il nous arrivait de nous croiser, mais notre relation s’était jusqu’à présent limitée aux courtoisies d’usage entre simple voisins. Je maudissais bien sûr ma timidité, car l’homme me plaisait beaucoup, c’était son image qui hantait mes rêves A chacune de nos rencontres la même situation se reproduisait. Mon cœur s’emballait, m’enjoignait de foncer tandis que mon corps, lui, restait figé sur place. Mon esprit élaborait de brillantes conversations, mais les mots restaient coincés au fond de ma gorge.

J’avais par contre amplement fait connaissance avec son chat, qui m’avait acceptée dès le premier jour. La bête m’accueillait toujours à grand renfort de ronrons.

J’aimais beaucoup les animaux. Avec mon emploi du temps actuel, je ne me voyais pourtant pas en posséder un. Je câlinais donc Belle lorsque celle-ci croisait mon chemin.

Ce soir-là, elle vint se frotter contre mon pantalon. Je me baissai et la caressai derrière les oreilles.
— Que fais-tu dehors à cette heure ? Ton maître n’est pas encore rentré ? Tu aimes mes caresses, hein, Belle…. Quelle chance tu as, lui lançai-je. Comme j’aimerais être à ta place … me faire câliner par lui toute la journée ! Tu n’aimerais pas changer de vie avec moi ?

J’avais pris sa petite tête entre mes mains. L’animal me regardait lui aussi tandis que je lui adressais ce message.

C’est alors qu’un gros nuage passa devant la lune. Dans l’obscurité la plus complète, je ne distinguais plus que deux petits yeux jaunes qui me fixaient intensément. Je ne pouvais plus en détacher mon regard, et je me sentis peu à peu sombrer comme dans un puits sans fond.

A mon réveil, des images me revinrent en mémoire, mais il m’était cependant impossible de savoir si celles-ci étaient réelles ou si je les avais tout simplement imaginées. Je me levai, bondissant hors du lit. En apercevant mon reflet dans un grand miroir sur pied, je fis volte-face pour m’en approcher. C’est là que je me vis.

 

Une petite tête ronde, des oreilles pointues, un corps recouvert d’une épaisse fourrure de poils. Un chat…euh une chatte pour être plus précise. Je reconnaissais naturellement l’animal, j’étais « Belle », la chatte de mon voisin.

— Se pouvait-il que nous ayons, elle et moi, interverti nos rôles ? Que s’était t’il donc passé ? Je me rappelais l’avoir rencontrée, lui avoir parlé…puis plus rien. Et cette chambre ? Ce n’était pas la mienne. « Mais ou suis-je », miaulai-je soudain.

— Oui, oui. Je sais c’est l’heure. Je vais te nourrir. Ne sois pas si pressée me répondit une voix. Un peu de patience moi non plus je n’ai pas encore mangé.

— « Mais, mais c’est lui. C’est sa voix. Je la reconnaîtrais entre mille. Je suis ici chez lui. Me voici chatte et elle sans doute doit être moi. Miaou miaou. »

— Oui ma Belle, dit-il en me caressant l’échine.

Tandis qu’il ouvrait la boite et me servait, je frottai sensuellement mon dos contre sa jambe, mélangeant de la sorte nos deux effluves. Une autre odeur plus intense me chatouilla les narines, mon nez frétillait. Trop affamée pour jouer la difficile, je fis donc un sort aux bouchées de la terrine royale.

Repue, je fis ma toilette. Ma langue râpeuse se promenait méthodiquement sur chaque parcelle de mon corps.

— « Quel lever de pattes » pensai-je. « Une vraie contorsionniste. » Moi qui ne faisais preuve d’aucune souplesse habituellement, j’étirais maintenant mes membres sans aucun effort.  

Pendant mes ablutions, mon maître était sorti. J’errais donc seule désormais dans la maison, découvrant les pièces l’une après l’autre. La petite clochette qui pendait à mon cou rythmait le moindre de mes mouvements. Je bondissais, sautais, courrais…et avec quelle agilité. Et hop ! sur l’armoire…et zouh ! un saut sur le lit. Maintenant sur l’appui fenêtre. Ma queue en panache me servait de balancier pour équilibrer mon poids. Mes coussinets amortissaient ma chute sur le tapis.

Bzz bzz. Soudain, un vrombissement m’arrêta en plein élan. Une mouche. La vilaine bête allait me gâcher mon plaisir. Je me tins immobile, mes yeux félins fixant l’insecte dans sa danse. J’attendis le moment opportun, et d’un coup de gueule j’achevai la malheureuse.

Fatiguée tout à coup, je me couchai près de la fenêtre. J'allongeai mes longues pattes et m’endormis, profitant des rayons du soleil qui me réchauffaient à travers les rideaux.
— « Mmhh c’est bon. Ron ron ron ron. »

Mon maître revint en fin de journée, rompu de fatigue. Après avoir mangé, il se rendit directement dans sa chambre et s’allongea. Je me lovai tout contre lui. Ses doigts coururent alors sur tout mon corps, s’enfouissant profondément dans ma fourrure. Il me caressa de longues minutes durant lesquelles je crus connaître l’extase. Plus tard, tandis qu’il dormait, je contemplais son visage. Je savourais mon bonheur d’être là à ses côtés.

Le lendemain, je constatai que j’avais repris mon apparence normale.
— M’étais-je imaginé tout cela ? Belle vint me saluer comme chaque matin. Je la regardai ce jour-là d’un autre œil. Je ne remarquai cependant rien de particulier. Et la vie reprit son cours.

Quelques jours plus tard, je rencontrai mon voisin. Je l’avais brièvement salué et je m’apprêtais à rejoindre ma voiture tout en me maudissant intérieurement pour ne pas avoir su profiter de cette énième occasion, lorsque celui-ci m’interpella.

— Mademoiselle, mademoiselle.
Je me retournai vers lui.

— Vous avez fait tomber ceci, dit-il en me tendant une enveloppe.

Je m’avançai, sans un mot.

— Ça alors dit-il le sourire aux lèvres. Comme c’est étrange ! Il me semblait bien avoir reconnu ce petit bruit poursuivit-il en me désignant.

Et seulement alors, je découvris la petite clochette qui tintait à mon cou.

 

Belle apparut à cet instant, comme répondant à mon appel. Ignorant royalement son maître, elle se dirigea tout droit vers moi en ronronnant. Je m’accroupis pour la câliner.

 

— Vous aimez les chats, cela se voit. On dirait que Belle vous a déjà adopté, dit-il dans mon dos.

 

Je souris, profitant de l’aubaine pour engager la conversation avec lui. La chatte s’assit à nos pieds, paraissant ne pas vouloir perdre une seule miette de notre échange. Elle nous toisait à tour de rôle. Il me sembla même avoir vu un de ses yeux m’adresser comme un clin d’œil complice…

17:44 Écrit par Miss2red | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : nouvelle, chat, clochette |  Facebook |

03/01/2007

L'ascenceur

Vous ne prenez pas l’ascenseur ?

Vous n’imaginez pas le nombre de fois que j’ai déjà entendu prononcer cette phrase depuis bientôt 2 ans. Depuis ce fameux jour.  A croire que plus personne ne fait le moindre effort, je passe aux yeux des uns pour une personne souffrant de claustrophobie, les  autres m’imaginant sans doute en sportive accomplie effectuant un simple exercice matinal. Ils sont bien loin de soupçonner la réalité. C’est vrai qu’il en faut du courage et de l’énergie pour gravir ces étages, mais moi je préfère monter à pied, que ce soit au dixième ou trentième étage, peut m’importe. Même si je dois arriver la respiration haletante, le corps en nage, jamais plus je ne remettrai les pieds dans cette cage à homme, rien que cette pensée me terrifie.  Ce que j’y ai vécu à laisser des traces, une peur panique qui me gagne rien qu’à sa simple évocation. Je sais que j’ai besoin d’aide, je ne m’en sortirai pas seule, trop de mes nuits sont peuplées de cauchemars où je me réveille en sueur, le cœur parti dans une course folle. Je m’assois sur le lit, parcourant  lentement du regard la pièce, je suis sur le qui-vive, m’attendant à chaque instant à le voir surgir d’un recoin sombre. Dans chaque ombre j’imagine sa silhouette tapie dans l’obscurité attendant le moment propice pour me faire du mal. Durant de longues minutes,  je reste tétanisée par la peur.  Le moindre bruit me faisant sursauter, je sens comme une  présence malveillante. Ces nuits là je ne me rendormirai que bien plus tard, peu avant l’heure du réveil, épuisée d’avoir monté la garde.

Il faudrait que je m’éloigne, que je parte loin d’ici, dans une autre ville ou un autre pays, sans prévenir.

Que personne ne sache ou je suis, changer d’identité aussi pour qu’il ne puisse jamais me retrouver. J’échafaude dans ma tête des plans pour lui échapper, évaluant des possibilités que je repousse une à une. Je souhaiterais mettre le plus de distance entre nous, le plus de kilomètres.  Je n’ai pas encore choisi l’endroit, c’est une décision difficile, il y a  tant et tant de choses à prendre en compte. C’est dur parce que je ne peux rien retranscrire, j’aurais trop peur qu’il me démasque. J’ai l’impression qu’il épie mes moindres faits et gestes. Je sais qu’à tout moment, il pourrait intervenir et anéantir tous mes espoirs d’évasion. Tout cela nécessite beaucoup de temps, d’énergie et  d’argent. Depuis 2 ans je me limite donc au strict minimum, fini pour moi les sorties et achats inutiles, j’ai besoin de cet argent pour m’enfuir. Je pourrais vendre la maison mais il s’en apercevrait. La  meilleure façon pour moi de récolter des fonds c’est  de restreindre mes dépenses. Je ne m’alimente désormais plus que de pain et de soupe, j’ai fait couper l’électricité et le chauffage, plus de téléphone, je vis dans la sobriété la plus  totale. Et puis d’ailleurs à quoi pourrais-je bien vouloir dépenser mon argent, je n’ai plus goût à rien, je n’ai plus qu’une seule obsession, en finir avec tout cela. Peu après mon agression, des amis  ont  essayé pendant quelques temps de garder contact avec moi, m’invitant pour une sortie et demandant de mes nouvelles. Je n’ai pas répondu à leurs appels, peu à peu ils ont  cessé de s’inquiéter de moi, et je suis restée seule. Il le fallait, je ne pouvais pas les mettre dans la confidence, cela aurait été risqué leur vie à eux aussi. Je n’ai donc jamais parlé de ceci à quiconque. Au fond de moi je sens bien que toute fuite est inutile. Il me retrouvera tôt ou tard, je ne ferai que retarder le moment de nos retrouvailles. J’ai compris qu’il valait  sans doute mieux pour moi que je reste en terrain connu, que je me prépare plutôt à sa venue. Il faudra que je sois forte, que je ne laisse pas la panique me gagner ce n’est que comme cela que je pourrai me débarrasser de lui, définitivement.

Je suis fatiguée, je suis si fatiguée docteur. Il y a tellement longtemps que je n’ai plus dormi une nuit complète.  Je n’aurais pas du vous parler de tout cela, vous êtes en danger maintenant vous aussi. Pardonnez--moi docteur, pardonnez-moi.

-         Rassurez vous dit le médecin en s’approchant doucement,  j’ai fait appel à la police, un inspecteur est  actuellement derrière cette porte et fait le guet. Ne vous inquiétez pas, nous allons nous occuper de vous, vous n’avez  plus rien à craindre. L’infirmière va venir vous administrer un léger sédatif. Il faut que vous vous reposiez. Nous reparlerons de tout ceci demain.

A peine sorti de la pièce, le médecin rejoignit l’inspecteur.

-         Alors docteur, qu’en pensez-vous ?

-         Difficile pour l’instant d’émettre une opinion. Elle me paraît fort perturbée. Elle parle d’une agression subie il y a 2 ans sans pour autant donner de détail.  Le traumatisme semble avoir été important. Depuis, elle s’est complètement repliée sur elle-même, ce qui l’a sans aucun doute encore plus embrouillée, alimentant ainsi sa psychose.  Elle n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé hier. J’aimerais bien savoir ce qui s’est passé. Racontez-moi donc ce qui a déclenché cette crise ?

-         C’est justement ce que nous cherchons à savoir, elle et la victime se connaissaient à peine. Ils s’étaient d’ailleurs rencontrés la première fois dans des conditions similaires. L’immeuble ou ils travaillent  fait partie d’un énorme complexe, sous loué à diverses sociétés. Ils travaillaient pour un autre employeur, leurs bureaux se trouvant à des étages différents. La victime, Félix  Duprez venait d’être engagé la semaine précédant leur première rencontre. C’était un vendredi soir dans le courant du mois d’août, tous deux étaient restés travailler plus tard pour  rattraper le retard dû au manque d’effectif pendant les vacances. Ils se sont retrouvés vers 22 h 30 dans l’ascenseur au seizième étage, étage où travaille M. Duprez. C’est quelques secondes plus tard qu’a eu lieu la panne. Coincé durant plus de 2 heures, le temps que le service de dépannage, lui aussi en manque de personnel, ne vienne les libérer.  Il dit avoir tenté de la calmer, elle était complètement paniquée et n’arrêtait pas de crier. Ce fût un calvaire pour elle comme pour lui. Lorsqu’ils ont enfin réussi à descendre,  elle s’est sauvée comme une folle en marmonnant des paroles incompréhensibles. J’ai interrogé plusieurs de ses collègues, ils n’étaient pas au courant de l’incident,  ils savaient qu’elle souffrait de claustrophobie mais étant donné qu’elle travaillait au vingt-troisième étage, c’était presque impossible de ne pas utiliser l’ascenseur.  Elle avait noué contact avec quelques collègues mais apparemment du jour au lendemain elle n’a plus répondu à leurs appels,  au bout d’un certain temps les gens se sont lassés. Elle ne venait plus ici que pour le travail et n’adressait plus la parole à personne. Ce qui est certain, c’est qu’ils ne s’étaient plus revus depuis ce jour là. Hier hélas, les choses ont mal tourné pour la victime. Ses jours ne sont  heureusement plus en danger. Il s’en sort  bien finalement, le couteau est passé à quelques centimètres seulement du cœur.

-         Il y a quand même quelque chose que je ne m’explique pas inspecteur. Pourquoi quelqu’un souffrant d’une phobie comme la sienne et ayant vécu ce traumatisme, a t’elle utilisé l’ascenseur ?

-         Elle n’a pas eu d’autre choix. Le concierge m’a dit qu’elle avait tourné plus d’une demi-heure dans le hall avant de se décider à monter, c’est à ce moment là que la victime est entrée précipitamment juste avant la fermeture des portes, il était en retard. Ce jour là des ouvriers étaient occupés de repeindre la cage d’escalier, un échafaudage en condamnait l’accès.

 

                                                                              

08:16 Écrit par Miss2red | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : nouvelle, claustrophobie, ascenceur, folie |  Facebook |