12/01/2007

La puce à l'oreille

Il était encore tôt ce matin-là, lorsque l’homme était parti faire une balade avec son chien. Le chien courrait dans l’allée du parc tandis que son maître projetait dans les airs une petite balle. Inlassablement, le petit Jack Russel revenait la langue pendante et la queue frétillante, haletant mais toujours  plein d’énergie. Le jeu aurait pu se poursuivre encore quelque temps, l’animal n’étant pas encore prêt de capituler, mais le destin ce jour-là en décida autrement.

 

 

Lors de son dernier lancer, la balle avait atterri près d’un banc sur lequel était couché un pauvre bougre. Le chien s’élança, filant comme un lièvre. Parvenu à proximité, il s’arrêta net, flairant l’intrus sans oser prendre la petite balle jaune. Le chien aboyait et grondait, n’osant ni avancer, ni rebrousser chemin. L’homme avait bien essayé de rappeler son chien mais celui-ci ne répondait pas à l’appel.

 

 

Furieux, il s’avança en direction du banc, maugréant malgré lui sur ce maudit chien. Ce qu’il vit alors lui glaça les sangs : une femme gisait étendue sur le dos, les yeux grands ouverts comme figés dans un instant d’horreur. Une de ses mains avait glissé et se trouvait à quelques centimètres du sol et de la petite balle jaune.  La couverture qui la recouvrait laissait apparaître un côté de son corps. L’homme eut juste le temps de penser que celle-ci lui rappelait étrangement  une certaine petite boite à bijou.

 

 

Lorsqu’il était enfant, il aimait à venir dans la chambre de sa mère et à farfouiller dans ses affaires. Sur sa table de toilette, trônait une boite à bijou qui lorsqu’il l’ouvrait, dévoilait  une petite ballerine qui tournoyait au son d’une douce musique. Il se fit malgré lui la remarque, que cette ballerine là, ne danserait plus jamais.

 

 

Arrivé sur les lieux un peu plus tard, les deux inspecteurs se dirigèrent directement vers l’officier de police en faction.

— Commissaire Lambert fit l’homme en montrant son insigne et voici mon collègue l’inspecteur Morel.

D’un signe de tête les hommes se saluèrent.

— Qui a découvert la victime questionna le commissaire ?

— C’est cet homme là-bas.

— Morel, allez l’interroger. Voyez s’il peut nous révéler quelque chose.

 

 

Pendant ce temps, le commissaire se fit faire un compte-rendu par l’agent. La victime  était une jeune femme que l’homme avait découverte morte sur un banc. A première vue, son décès remontait seulement à quelques heures. Des marques de strangulation  cinglaient son cou, mais  il faudrait attendre le résultat de l’autopsie pour savoir si ceci était bien la cause principale du décès.

 

 

Morel rejoignit peu après le commissaire.

— Je ne pense pas que nous ayons trouvé là notre coupable. Cet homme est littéralement mort de trouille. Il promenait son chien, un petit Jack Russel. Ce sont des chiens très nerveux qui ont besoin de se dépenser. Il vient chaque matin se promener une heure avant d’aller au boulot, ça les calment, lui et le chien. Il jure qu’il n’a rencontré personne. A cette heure là, le contraire m’aurait étonné.

— Je crois en effet que cette affaire ne sera pas aussi simple répondit Lambert. La victime avait aux pieds des chaussons de danse.

— Des chaussons de danse ?

— Oui, ainsi qu’un tutu, un justaucorps  et des collants. Mais, suivez-moi, j’ai quelque chose à vérifier. Je vous expliquerai en chemin.

 

 

Dans la voiture le commissaire poursuivit son récit.

— Nous avons eu plusieurs meurtres de jeunes femmes il y a quelques années. Toutes mortes étranglées, vêtues et chaussées comme des danseuses de ballet. Cette affaire était un véritable casse-tête, nous n’avions pu relever jusque là aucun indice sur les lieux des crimes. Pas une seule fibre, pas un seul cheveu, rien. Le tueur semblait  effacer toutes traces susceptibles de nous faire remonter jusqu’à lui, et les cadavres s’accumulaient. Le seul point commun entre tous ces meurtres était la passion de ces dames pour la danse. Un peu mince comme indice, vous en conviendrez. Impossible de surveiller tous les centres sportifs et académies de danse des environs, nous étions donc dans l’impasse. Nous ne pouvions révéler au grand public ces informations qui auraient semé un vent de panique dans la ville. Il ne nous restait plus qu’à espérer que notre tueur ne nous laisse un indice. Et puis, il y a un peu plus d’un an, nous avons réussi à coincer le gars. Ce fut un véritable coup de chance. Surtout quand on sait quelles circonstances ont amené son arrestation.

 

 

La commune devait procéder au nettoyage des voiries tôt ce matin-là. Des panneaux interdisant  tout stationnement avaient été placés à divers endroit dans les rues de la ville et les riverains en avaient été avertis par courrier. Seulement, un petit malin avait déplacé les panneaux, et notre homme ignorant tout, s’était garé dans cette rue située à proximité d’un parc. A son retour un dépanneur était là pour emmener son véhicule ainsi que l’agent de quartier venu verbaliser. L’homme était très nerveux, il a payé l’amende ainsi que les frais du dépanneur directement sans discuter. Ensuite, il est parti en trombe comme s’il avait le diable aux trousses. Quelques heures plus tard, un passant retrouvait sa dernière victime, et l’agent nous informait de ces derniers évènements. Mis en garde à vue, cela n’a pas traîné, il a très vite avoué les crimes sans aucune difficulté, un vrai cinglé, il s’en vantait presque.  Son seul regret était d’avoir été pris.

 

 

Tout cela part d’une histoire que l’on pourrait qualifier comme étant assez banale. La mère était danseuse de ballet classique. Elle venait d’avoir dix-sept ans, lorsqu’un célèbre chorégraphe lui a offert la place de danseuse étoile dans un de ses spectacles. Le ballet a eu tellement de succès que les propositions ont afflués pour elle. Un avenir tout tracé…sauf que la jeune fille s’était amourachée de son chorégraphe et qu’il l’a mise enceinte. Elle était sincèrement amoureuse de lui mais le gars lui était marié. Apprenant la nouvelle, il a filé sans demander son reste. Elle s’est retrouvée seule avec le moutard, sans un sou. Plus personne ne voulait entendre parler d’elle dans le milieu. La sylphide était à présent trop enrobée que pour jouer le lac des cygnes. Elle a pu dire adieu à ses rêves de gloire. Un amour de perdu passe encore mais cet homme lui avait ôté toute chance d’assouvir sa passion, elle ne savait faire que cela, c’était un véritable don. C’était fini pour elle.

 

 

Après la naissance, elle était devenue persona non-grata, plus personne n’avait entendu parler d’elle. De plus son corps avait changé, elle n’avait plus vraiment l’apparence d’une jeune fille. Cela demande beaucoup de sacrifices pour réussir dans ce métier et pour elle, la chance était passée. Elle s’est aigrie, s’est renfermée sur elle-même, ne pensant plus qu’à revivre ces instants de gloire trop vite passés. Cette femme est devenue complètement folle, elle a reporté sa haine contre celui qui lui avait ôté tout espoir de réussite et comme le seul lien qui les unissaient encore était ce fils qu’elle avait du porter, c’est contre lui qu’elle s’est acharnée. Elle a fait vivre un enfer à son gosse.

 

 

Lorsque sa mère se rendait à des concours de danse à l’étranger, il était enfermé des jours durant dans la cave, sans nourriture. A son retour, à chaque fois dépitée, elle se vengeait sur lui et le battait, frappant parfois celui-ci avec les pointes de ses chaussons de danse. Il lui en voulait bien entendu, et sans doute en grandissant se serait-il tôt ou tard rebellé contre elle. Mais les services sociaux ayant été avertis par des voisins du comportement suspect de la mère sont intervenus, heureusement. Après quelques examens, celle-ci fut très vite déclarée démente et internée quelques temps plus tard en hôpital psychiatrique. L’adolescent fut lui placé dans une famille d’accueil. Il n’y fut pas trop mal loti, d’après ce que j’ai pu comprendre. Mais apparemment, c’était trop tard, le mal était fait. La folie de la mère avait déjà atteint le fils qui vouait une haine sans limite envers toutes celles qui avaient le malheur de croiser sa route et qui s’intéressaient de près ou de loin à la danse.

 

 

— Mais ! Et vous dites que ce gars est actuellement sous les verrous ? Vous êtes certain commissaire qu’il s’agit bien du coupable ?

— Je n’ai aucun doute là-dessus. Il nous a décrit certains détails que seul le tueur pouvait connaître. Ceux-ci n’avaient jamais été révélés à la presse. C’était bien notre homme. Mais, nous arrivons à la maison d’arrêt, sans doute en saurons-nous un peu plus dans quelques instants.

 

 

Un peu plus tard, Lambert interrogeait le directeur de l’établissement pénitencier.

— Notre homme loge donc bien toujours ici ? Il n’a pu quitter sa cellule, vous me le confirmez ?

— Tout à fait. Il n’a pas bougé d’ici. Il aurait eu difficile. Vous savez, nous n’avons jamais eu aucune évasion.

— Dans ce cas dit-il à Morel, nous avons un problème.

 

 

Morel poursuivit.

— Est-ce qu’il a de la famille qui vient parfois lui rendre visite ?

— De la famille ? Non ce gars là n’a plus personne. Au début, il y avait un paquet de journalistes qui défilaient, maintenant c’est plus calme. Il n’est pas très loquace et ces messieurs dames de la presse avaient face à eux, un type qui ne répondait à aucune de leurs questions. Ils se sont vite lassés. Par contre, il reçoit beaucoup de courrier.

— Du courrier ? A qui écrit-il ?

— Principalement aux femmes. Vous ne pouvez pas vous imaginer le nombre de femmes qui lui écrivent des lettres d’amour. Quand on sait pourquoi il est enfermé ici, on ne peut s’empêcher de penser que ces bonnes femmes sont de vraies tarées !

— Vous pourriez nous fournir une liste de toutes ces personnes avec lesquelles il correspond ?

— Cela ne devrait pas être trop difficile, nous enregistrons tout ce qui entre et sort, c’est la consigne.

— Et ces personnes viennent parfois lui rendre visite ?

— Certaines oui. Il y a les curieux qui viennent juste une fois, histoire de se faire peur. Puis il y en a certains qui lui envoient régulièrement de l’argent et d’autres qui se rendent plusieurs fois par mois au parloir pour le rencontrer. Et monsieur joue le jeu, on dirait que ça l’amuse toutes ces visites.

 

 

En quittant la prison, les deux hommes restèrent perplexes. Ils avaient interrogé le prisonnier qui s’était contenté de sourire à chaque fois qu’ils évoquaient le dernier meurtre. Il n’avait rien pu en tirer mais repartaient néanmoins en emportant avec eux une liste comportant une trentaine de noms.

— Morel, il faudra aller interroger chacune de ces personnes, vérifier leurs casiers judiciaires et leurs emplois du temps pour hier soir et ce matin.

— Vous pensez à un copy-cat commissaire ?

— Pourquoi pas, je pense que nous devons envisager toutes les possibilités. Vous avez remarqué le petit sourire narquois qu’il affichait ? Il se foutait de nous ! Ce type est un manipulateur de première. Ma main au feu qu’il est au courant de quelque chose. Si des gens sont assez fous que pour venir écouter ses histoires, qui sait de quoi d’autres encore ils sont capables.

 

 

Dés son retour, l’inspecteur se mit au travail, interrogeant les suspects, recueillant les différents témoignages. En recoupant toutes ces informations, il était parvenu en plusieurs jours à soustraire certaines personnes de sa fameuse liste, mais il lui restait toutefois encore dix-sept noms. Il vint faire son rapport au commissaire.

 

 

— Commissaire. Il me reste encore dix-sept personnes, malheureusement sans casier judiciaire. Il est peu probable que notre coupable soit parmi eux. Il s’agit de femmes. Je pense que nous sommes sur une fausse piste.

— Ainsi Morel, vous aussi vous étayez la thèse comme quoi un tueur psychopathe ne peut pas être une femme ?

— Eh bien commissaire, c’est ce que démontrent toutes les études faites jusqu’à présent. Une femme tue par amour ou pour l’argent et bien souvent dans son cadre familial. La plupart du temps d’ailleurs, le moyen utilisé est l’empoisonnement.

— Peut-être avons nous affaire ici à une exception. J’’ai de nouvelles informations pour vous inspecteur qui je le pense vous semblerons utile. Le médecin légiste m’a envoyé son rapport. Il confirme bien la mort par strangulation. Celle-ci a eu lieu quelques heures avant que notre témoin ne découvre le corps, donc vers trois ou quatre heures du matin. Le corps ne porte aucune autre trace de coups. Il a trouvé quelque chose qui pourrait cependant vous intéresser. La victime portait sur le corps des piqûres d’insectes, plus précisément de puce. Le bas de ses jambes en était littéralement recouvert. Il semblerait qu’elle y était allergique. Le coroner nous confirme que les éruptions cutanées datent seulement de quelques heures avant la mort.

 

 

Un peu plus tard.

— C’est étrange ! Elle n’avait aucun animal de compagnie, j’ai vérifié. Ils n’en acceptent pas dans son immeuble, la concierge me l’a confirmé.

— Elle a pourtant bien du côtoyer un animal durant ses dernières heures.  Cela ne nous mènera peut-être nulle-part, mais vérifier quand même dans vos suspects, ceux qui possèdent un chat ou un chien.

— Je m’en occupe tout de suite.

 

 

Quelques jours plus tard, les deux hommes étaient à nouveau réunis.

— Commissaire, vous aviez bien raison nous avions effectivement affaire à une tueuse. De plus, le vétérinaire a confirmé que son chien était bien le porteur de puce, la bête en était recouverte.

— Vous voyez Morel, la chance nous a sourit. Qu’est ce que je vous avais dit hein ! Et votre théorie de psychopathe masculin ne tenait pas la route. Notre demoiselle n’a pas résisté longtemps lors de l’interrogatoire. Elle a craqué lorsque vous lui avez montré les lettres enflammées que notre homme envoyait à d’autres femmes. Pas mal joué d’ailleurs ce coup là, Morel. Elle se croyait la seule à être aimée de lui. Il l’avait convaincue d’exécuter plusieurs femmes pour son compte.  Sans doute espérait-il que nous penserions que notre coupable n’était pas le bon et que nous avions emprisonné un innocent. Il avait dans ce cas une chance pour qu’on rouvre son dossier et peut-être ainsi retrouver un jour la liberté.

 

 

— Belle histoire d’amour que nous avions là ! Entre un manipulateur et une femme trop crédule prête à tout lui concéder. Enfin, notre homme n’est pas prêt de sortir de sitôt. De plus, il va devoir s’expliquer car Juliette va bientôt retrouver son Roméo à la maison d’arrêt. Cela risque d’être amusant. … Mais, il y a quand même quelque chose d’étrange commissaire. Le chien de notre apprentie-tueuse était de la même race que celui du promeneur qui a découvert le corps de la dernière victime, c’était aussi un petit Jack Russell. Bizarre non ?

— Et vous pensez que c’est cela qui m’a mis la puce à l’oreille répondit ironiquement le commissaire.

  

 

17:47 Écrit par Miss2red | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : jack russel, psychopathe, enquete |  Facebook |

Commentaires

SLT Ah slt maman c vrai qmoi j'aimais bien cette histoire elle est génial bisoux ++

Écrit par : kelly | 16/01/2007

BONJOUR un petit bonjour en passant...
merveilleuse journée a toi

http://coeurdenfant.skynetblogs.be


coeurdenfant

Écrit par : coeurdenfant | 05/02/2007

depuis janvier... je te croyais dsparue.
Amitiés.

Écrit par : rhadamanthe | 27/02/2007

eh bien. Magnifique. Quelle plume.

je reviens vous faire un coucou. En consultant mes premiers posts, histoire de faire une petite comparaison avec mes début en mai dernier, j'ai retrouvé votre passage chez moi....Alors je me permets de venir vous saluer et vous souhaiter un très bon week-end.. Cordialement. et bravo, superbe plume que la vôtre..

Écrit par : mich | 23/03/2007

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